Rencontre/ Jacques Anouma (Président de la FIF) : “Candidat ou pas, j’aurai mon mot à dire” ; “Pour diriger la FIF, il faut être en phase avec le pouvoir en place” ; “Je ne laisserai personne d’autre s’enrichir avec les bénéfices que nous avons produits”

Propos liminaires
L’animation au cours de l’Assemblée Mixte du 18 juin a dépassé nos attentes. A la place des monologues que nous avons habituellement, il y a eu des interventions pertinentes. Toute chose qui témoigne de ce que nous évoluons dans le bon sens. Nous allons vers une démocratisation du système. On pourrait mettre cela au compte de l’imminence des prochaines élections. Mais, ça prouve déjà qu’on peut avoir des échanges francs et donner le quitus au bureau sortant. D’ailleurs, ce quitus dont beaucoup parlent n’est pas une fin en soi. Cela relève du processus normal d’une gestion. On peut vous le donner ou non. Dans tous les cas, il faut une motivation et une justification. Avoir le quitus, c’est une onction de la part de vos mandants. Aussi, faut-il préciser que l’élection à la tête de la FIF ne se fait pas au suffrage universel, même si le football déchaîne les passions. Pour le reste, j’assiste à une polémique sur ma candidature ou pas à la tête de la FIF. Ce choix m’appartient. Je prendrai la décision que je juge la bonne pour moi, pour mon pays et pour tous ceux qui aiment le football. Si je suis candidat, j’en assumerai les conséquences. Dans le cas contraire, j’en donnerai les justifications. A lire aujourd’hui les commentaires des uns et des autres, il est clair que, quelle que soit ma décision, elle fera l’objet de débat. Alors qu’on me laisse faire ce choix. Dans la mesure où je n’en fais aucune fixation. Je déciderai en toute liberté de conscience. Il est vrai que certaines choses sont dites et écrites concernant mes activités en dehors de la FIF. Là-dessus, je remarque que les gens ne savent pas tout ce qui se passe. Cela dit, je suis rentré dans mon pays et je ne fais l’objet d’aucune poursuite judiciaire ni d’aucun mandat d’arrêt. Sur toutes les affaires qui ont cours, je suis, comme tous les Ivoiriens, interrogé par la justice. Et la justice suit son cours. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai été entendu. Pour arrêter quelqu’un, il faut bien qu’il soit condamné par la justice. Tout naturellement, je suis triste face à tout ce qui se passe. En même temps, je comprends que c’est le prix à payer pour avoir accepté de servir mon pays. Ou peut-être que c’est la meilleure façon pour certains d’arriver à prendre le fauteuil que j’occupe. Mais, qu’ils sachent que cela ne se fera que par la voie des urnes. C’est le passage obligé. Même si je ne suis pas candidat, je représente, tout de même, quelque chose, au niveau sportif : sur le plan national, continental et mondial. De ce fait, j’aurai mon mot à dire, quel que soit le choix opéré dans le cadre de ces élections à la tête de la FIF. Cela dit, de grâce, on ne peut pas passer tout son temps à massacrer un citoyen pour la simple raison qu’il accepté de servir son pays. Et à lui souhaiter la pire des choses qu’on ne peut souhaiter à son ennemi, à cause du football. Ce n’est pas cette idée encore moins cette image que j’avais du football dès mon entrée dans le milieu en 1983 par l’intermédiaire d’un ami qui serait, aujourd’hui, candidat contre moi. J’y suis arrivé, j’ai fait du chemin à la sueur de mon front, avec la collaboration des dirigeants de clubs. Je suis à la FIFA. Mais, c’est dramatique de voir les Ivoiriens souhaiter la perte de ma place au sein de l’instance mondiale du football. Alors que mon départ ne garantit pas l’attribution de cette place à un autre Ivoirien. Il devra y arriver par les urnes. Bref, je voudrais que les Ivoiriens retiennent mon passage dans le football. Un passage jugé satisfaisant par les uns et catastrophique par les autres. Je ne suis pas en campagne électorale, mais plutôt en campagne d’explication. Je n’ai pas encore donné ma position par rapport à l’AG Elective. Par respect, d’abord, pour les clubs. Parce que le mandat qu’ils m’ont donné est fini en partie. Mais, le 09 juillet prochain, nous devons continuer les travaux afin de donner à la Côte d’Ivoire des statuts dignes de ce nom. C’est pourquoi, je n’ai pas encore fait d’intervention. Mais, très bientôt, vous saurez la position que j’aurai prise. Et cela en toute responsabilité.

Bilan et candidature
Si, après 9 ans de gestion, je devais me situer dans une échelle de 100, je dirai que nous sommes, largement, au-dessus de la moyenne. Peut-être à 60 voire 65%. Mais, il reste encore une bonne marge pour atteindre la perfection. Pour certains, notre mission n’est remplie que lorsqu’il y a un trophée au bout. Pour d’autres, la majorité, tout passe par la construction. Car, en construisant, vous récoltez, tôt ou tard, les retombées. On ne peut pas gagner une CAN par un décret. Sinon, je l’aurais eue, au moins trois fois, en dix ans. Aussi, sachez qu’en 1992, l’équipe victorieuse de la CAN n’était pas la meilleure de l’histoire du football ivoirien. Aujourd’hui, tout ce qui touche à la Côte d’Ivoire envoûte. Depuis 2006, nous faisons office de favoris de toutes les compétitions. Exemple récent, au Mondial des Cadets, les Eléphanteaux sont donnés favoris, alors qu’on n’est même pas encore en ¼ de finale. C’est tout cela qui provoque la désillusion lorsqu’on est éliminés dans les compétitions. Les Ivoiriens, la presse y compris, sont aujourd’hui conquis par ces jeunes footballeurs qu’on ne connaissait pas. Tout cela est à mettre à l’actif de la Fédération, qui les a produits et les a conduits au Mondial. N’est-ce pas là une satisfaction d’être au Mondial et de dominer le Brésil ? Heureusement que Dieu ne donne pas tout. Sinon, on aurait battu le Brésil. Et, après coup, la cour de la Fédération serait remplie des partisans d’Anouma. Qu’à cela ne tienne ! Je suis content parce qu’il y a une bonne graine. Qui profitera à celui qui viendra. Et qui, peut-être, dans huit ans, remportera la CAN. On dira alors que le président en exercice de la FIF a gagné la CAN. Mais, en réalité, ce ne sera pas, forcément, de son fait. C’est un peu comme la victoire de 1992. Nous l’avons fait six mois après notre arrivée aux affaires. J’ai même dupliqué ce trophée et je l’ai installé dans mon bureau afin que tout le monde sache que la Côte d’Ivoire a gagné la CAN. Il y a d’autres trophées auxquels j’ai contribué à conquérir. Pas forcément en tant que Président de la FIF mais dirigeant de la Fédération. Cela doit être su. Bref, moi, j’ai une idée de la chose publique. C’est pourquoi, très souvent pendant les élections générales dans des pays, en regardant les forces en présence, je me pose la question de savoir si un candidat ne brigue pas un mandat de trop. En fait, avant chaque élection, il faut pouvoir se poser cette question.

Déception des Ivoiriens
Je me méfie de ceux qui évoquent toujours la notion de peuple pour porter un jugement. Ce matin (hier, j’ai lu quelque part que Jacques Anouma a le quitus des clubs et non du peuple. Qui a fait un référendum pour savoir que je n’ai pas le quitus du peuple ? Personnellement, je pense avoir apporté beaucoup de joie au peuple ivoirien. Seulement, le football étant une passion, la déception s’installe au moindre couac. Mais, après les gens reviennent très vite à la réalité. Parce que le football est une passion. Devant le football, vous ne reconnaissez pas un Chef d’Etat. C’est pourquoi, on l’appelle l’opium du peuple. Sachez que quand les Eléphants perdent, je suis le premier déçu. Parce que je crée les conditions pour remporter le trophée. Encore qu’à chaque défaite, je présente des excuses aux Ivoiriens. Je ne pense qu’on puisse changer systématiquement un Président de club ou de Fédération après une défaite. Ceux qui crient souvent à ma démission ne sont que des personnes manipulées. Il ne faut donc pas parler au nom du peuple. Je conviens que les gens soient déçus, parce que nous avons suscité tellement d’espoir, qu’aujourd’hui même le classement FIFA qui n’intéressait pas les Ivoiriens est suivi avec beaucoup d’intérêt. Nous sommes dans le top 20. C’est une réussite. Tous les pays aimeraient être dans ce top20. Il est clair que tout le monde veut gagner la CAN. Mais, entre gagner la CAN et participer à une phase finale de Mondial, je choisis sans, hésiter, la participation à la Coupe du Monde. En substance, j’affirme que si j’arrête, mon successeur va démarrer son mandat avec plus de 2 milliards de FCFA dans les comptes de la FIF. Alors que moi, je n’ai pas trouvé, dans les caisses, plus d’un million. Depuis huit ans, nous sommes bénéficiaires. Nous avons fait ce bénéfice grâce aux participations au Mondial. Nous en avons fait un objectif et avons mis les moyens pour y arriver. Malgré tout, on dit que nous avons échoué et qu’on doit partir et laisser quelqu’un d’autre s’enrichir avec cet argent. Je dis non ! Candidat ou pas, je serai là. J’aurai mon mot à dire en tant que citoyen et Président de club.

Gestion solitaire des contrats de sponsoring 
Si les membres du bureau sont allés jusqu’au bout de mon mandat, c’est parce qu’ils ne me reprochent rien. Ce n’est pas dans les rédactions qu’on va faire des confidences, mais en réunion de Comité. Je pense que si vous avez quelque chose à dire, vous le faites ouvertement. Il y va de la grandeur d’un homme. J’ai toujours laissé le choix à des membres qui le souhaitent, de démissionner s’ils n’apprécient pas ma gestion. Personne n’a réagi. Je voulais dire, par ailleurs, qu’en ma qualité de Président de la FIF, les textes me donnent le droit de prendre certaines décisions de façon unilatérale. Moi par exemple, je suis membre du Comité exécutif de la CAF. Pour autant, ce n’est pas toujours que les Présidents m’appellent avant de prendre une décision.

Soutien du politique et des clubs
Dans mes interventions, je n’ai jamais dit que j’attendais le soutien de l’autorité politique. Non. J’ai dit que je dois rendre compte aux clubs, qui sont les premiers concernés. Ceux-ci m’ont donné le quitus. Mais, ce n’est pas fini ! On a rendez-vous le 09 juillet. C’est sous ma responsabilité, car je dois faire en sorte qu’à la fin de mon mandat, la FIF soit dotée de textes dignes de ce nom. Maintenant, disons que je ne suis pas arrivé à la tête de l’institution par ma propre volonté. En 2002, c’est Dieng Ousseynou, sur le départ, qui m’a désigné comme la personne la mieux indiquée pour lui succéder. Par la suite, il y a eu des élections démocratiques avec trois candidats (NDLR: Jacques Anouma, Eugène Diomandé et Noël Konan Koffi). En 2007, il n’y a pas eu de candidats contre moi. Par ailleurs, avant le 11 avril, certaines personnes conditionnaient leurs candidatures à la mienne. A savoir qu’elles ne seront candidates que si je ne me présentais pas. Et que, le cas échéant, elles auraient besoin de mon soutien. Mais, après le 11 avril, les mêmes personnes ou certaines d’entre elles ont changé de langage. Cela dit, le premier soutien que je demande, c’est celui des clubs. Ce sont eux qui se sont mobilisés en février 2002 pour que je prenne la direction des affaires. Quand je parle des autorités, c’est pour faire savoir aux uns et autres que vous ne pouvez pas vous asseoir dans ce fauteuil sans connexions, même après les élections. J’en sais quelque chose. En dix ans, dans un contexte où j’avais les possibilités d’ouvrir les portes, les difficultés n’ont pas manqué. A plus forte raison, quand vous n’avez pas ces possibilités. C’est de cela que je parle, mais pas d’un soutien politique. Il faut être en phase avec le politique. Et comme je le dis, la méthode que nous utilisons pour le financement des compétitions est complètement dépassée. Nous avons donc besoin de soutien politique pour améliorer le financement des compétitions internationales. Si mon successeur hérite de conditions bien meilleures, c’est tant mieux !

Anouma et le football
Je dois tout au football. Ma rencontre avec l’ex-Chef d’Etat (Laurent Gbagbo), je le dois au football. C’est grâce au football que j’ai été fait Commandeur dans l’Ordre du Mérite National et Ambassadeur. C’est également, grâce au football que je suis dans l’instance la plus prisée par les dirigeants, c’est-à-dire la FIFA. Il n’y a pas meilleur endroit que ça. En même temps, je dis à ma famille que je ne veux pas tout perdre à cause du football. C’est tout cela qui me conforte dans l’analyse que je fais sur ma candidature ou non à la prochaine élection.

Choix des entraîneurs des sélections de jeunes et locales
Alain Gouaméné est l’un des anciens footballeurs qui a ses papiers. Il a tout abandonné en Europe pour venir s’installer en Côte d’Ivoire. Je lui ai confié un projet. Chaque fois qu’il trébuche, je le soutiens. Aujourd’hui, sous sa houlette, les Cadets font sensation au Mexique. Malheureusement, en Côte d’Ivoire, c’est la politique de «ôte-toi que je m’y mette ». Sinon, Alain a la connaissance du milieu et la maîtrise des Enfants. Même Kouadio Georges, avant d’échouer à deux reprises au CHAN, avait remporté la Francophonie, la Coupe de l’UEMOA.

Politique de promotion des jeunes au plan local
Personne d’entre nous n’a la solution miracle pour le football de jeunes. Mais, si nous avons découvert tous ces Ivoiriens qui évoluent en Europe, c’est parce qu’il y a eu une politique de détection. Après la CAN 2011 au Rwanda, j’ai dit au staff technique de renforcer le groupe. C’est ainsi que le Directeur Technique National (Antonio Nobilo) à qui j’ai confié cette mission, a détecté 25 jeunes en Europe. Parmi lesquels nous avons retenu 7 ou 8 qui ont rejoint les locaux en vue de cette phase finale de Mondial. Aujourd’hui, dans tous les pays africains, on met l’accent sur les binationaux. Car, les jeunes issus des centres de formation européens évoluent dans des conditions meilleures à ceux d’ici. Toutefois, Nobilo a son idée sur l’organisation du championnat des jeunes. Une compétition que nous organisons depuis trois ans sans sponsors.

Challenge des quatre prochaines années
Les quatre prochaines années seront effectivement très riches en compétitions (NDLR: CAN 2012, 2013, 2015 ; les JO 2012, Mondial 2014). C’est la première fois qu’on aura de compétitions rapprochées dans un laps de temps relativement court. C’est intéressant comme challenge. Mais, c’est également une interpellation. Sans avoir connu une telle fréquence de compétitions, nous avons été confrontés à des difficultés en termes de financement. Quelle sera donc la situation financière en pareille circonstance ? Il faut donc avoir toutes les garanties pour affronter ce challenge. C’est pourquoi, je prends le temps de réflexion nécessaire avant de décider. Parce que pour moi, les années qui viennent sont aussi celles de gros challenges au niveau de la FIFA.

Propos recueillis par MARTIAL GALE

Source : Le Mandat & telediaspora.net